Déployer un jumeau numérique (digital twin) sur une ligne de production vieille de 30 ans sans l’arrêter : c’est le défi que j’ai relevé à plusieurs reprises. Loin des discours théoriques, il s’agit souvent d’un exercice d’équilibriste entre contraintes opérationnelles, contraintes techniques et attentes métiers. Dans cet article, je partage mon approche pragmatique, les choix technologiques qui fonctionnent bien, les pièges à éviter et des exemples concrets pour que vous puissiez vous lancer sans paralyser la production.
Pourquoi vouloir un jumeau sur une vieille ligne ?
Les raisons sont simples et puissantes : améliorer la maintenance (préventive et prédictive), optimiser les performances, simuler des scénarios d’amélioration sans risque, et gagner en traçabilité et conformité. Sur une ligne de 30 ans, le gain potentiel est souvent supérieur à une ligne neuve : il y a des inefficacités ancrées, des données éparses et une forte valeur à numériser le parc existant.
Première étape : l’audit sans perturbation
Avant toute intégration, je réalise un audit non intrusif. Cela consiste à :
Souvent, on découvre que la ligne possède déjà des données pertinentes, mais dispersées — des compteurs, des balances, des entrées analogiques sur des racks anciens. Mon credo : exploiter ce qui existe avant de tout remplacer.
Collecte de données non intrusive
Pour ne pas arrêter la production, il faut privilégier les méthodes non intrusives :
Je recommande l’utilisation d’un edge gateway placé en périphérie : il collecte, normalise et transmet les données au cloud ou au serveur local sans impacter le réseau industriel. Des solutions comme les gateways de Cisco, Advantech ou les dispositifs Edge de Microsoft Azure/Ignite peuvent être utilisées. L’idée est d’isoler le réseau OT et de ne pas toucher aux PLC en écriture.
Modélisation du jumeau : du simple au sophistiqué
Le jumeau peut prendre plusieurs formes. Pour une ligne ancienne, je commence toujours par un jumeau fonctionnel simple : modèles statistiques ou règles métier qui reflètent les comportements attendus. Ensuite, on enrichit progressivement :
Techniquement, j’utilise souvent des frameworks hybrides : une base de règles (ex. Node-RED pour orchestrer), des services ML (Azure ML, AWS SageMaker, ou scikit-learn pour des modèles custom), et une couche de visualisation (Grafana, ThingsBoard ou des solutions métier comme PTC ThingWorx ou Siemens MindSphere).
Synchronisation et qualité des données
Une des grandes difficultés sur des lignes anciennes est d’obtenir des horodatages fiables. Sans synchronisation, le jumeau perd sa valeur.
Je recommande de définir des KPIs clairs dès le départ : taux de rendement synthétique (TRS), temps moyen entre pannes (MTBF), consommation énergétique par lot, etc. Ces KPIs permettent de valider la qualité du jumeau.
Validation sans arrêt : la technique du "shadow" ou "digital twin en parallèle"
Pour ne jamais impacter la production, j’instaure un jumeau en mode shadow : il reçoit les mêmes données que la production réelle mais n’envoie aucune commande. On distingue deux modes :
Cette approche permet de vérifier la pertinence des prédictions et des recommandations sans jamais écrire dans le système de production. Lorsqu’un modèle atteint un niveau de confiance élevé, on peut envisager d’introduire des actions automatisées, mais souvent en conservant un contrôle humain (human-in-the-loop).
Sécurité et gouvernance des données
La cybersécurité est primordiale. Quelques principes essentiels :
Ne jamais connecter un nouvel équipement en écriture directe sur un PLC sans validation complète et plan de rollback. C’est une règle d’or que j’applique systématiquement.
Accompagnement humain : formation et adoption
Un projet de jumeau échoue souvent pour des raisons organisationnelles : méfiance des opérateurs, peur du changement, et manque de formation. Mon approche :
Les retours des équipes sur le terrain sont une mine d’or : ils permettent d’affiner les modèles et de gagner l’adhésion.
Outils et stack que j’utilise souvent
| Couche edge | Advantech, Rugged PLC, Raspberry Pi industriel avec Node-RED |
| Connectivité | OPC UA, Modbus, MQTT, Profinet sniffing |
| Plateformes | Azure IoT / AWS IoT / Siemens MindSphere / PTC ThingWorx |
| Analyse & ML | Python (scikit-learn, TensorFlow), Azure ML, SageMaker |
| Visualisation | Grafana, Power BI, ThingsBoard |
Le choix dépendra de vos contraintes (latence, souveraineté des données, budget). Par exemple, pour des industries très réglementées, une solution on-premise avec un historian local est souvent préférable.
Mes conseils pratiques pour démarrer rapidement
Si vous avez une ligne ancienne, l’objectif n’est pas de tout remplacer mais de rendre visible ce qui est invisible. Avec une approche méthodique, non intrusive et centrée utilisateurs, j’ai vu des lignes de 30 ans gagner en fiabilité et en performance sans jamais s’arrêter. Si vous voulez, je peux détailler un cas concret adapté à votre industrie (alimentaire, pharmaceutique, automobile…) et proposer une feuille de route sur 90 jours.