Financer la décarbonation d'une aciérie sans diluer la propriété : voilà une question qui revient sans cesse quand je discute avec des dirigeants industriels. Je l'entends partout, des salles de réunion aux forums sectoriels : comment investir des centaines de millions — parfois des milliards — dans la transition sans céder des parts et sans perdre le contrôle stratégique de l'entreprise ?
Pourquoi la dilution est un problème réel
Pour un propriétaire industriel, céder du capital équivaut souvent à céder du pouvoir de décision, des dividendes futurs et une part de l'identité de l'entreprise. Dans le contexte d'une aciérie, où les enjeux sociaux et territoriaux sont majeurs, la dilution peut aussi fragiliser les relations locales. C'est pour cela que je privilégie d'abord des solutions financières qui préservent l'actionnariat tout en apportant des flux externes nécessaires à la transformation.
Principales pistes de financement sans dilution
Voici les leviers que j'ai vus fonctionner concrètement, classés selon leur nature et l'urgence de mise en œuvre.
Dette verte senior — Prêts à long terme indexés sur des critères ESG. Les taux sont compétitifs et la dette ne touche pas à l'actionnariat. Des banques comme BNP Paribas, Crédit Agricole ou des institutions spécialisées (EIB) proposent des lignes dédiées.Green bonds / obligations vertes non dilutives — Emission obligataire destinée à financer des projets bas carbone. Permet d'accéder à une base d'investisseurs dédiée, souvent avec une prime de réputation.Prêts d'institutions publiques et garanties — Europe, Etat, banques publiques (BPI, EIB, KfW) offrent des prêts à taux avantageux et des garanties partielles qui réduisent le coût du capital.Project finance — Structuration "club deal" sur le projet (usine d'hydrogène, four électrique, captage-carbone), isolant les risques et permettant d'attirer des créanciers sans toucher au capital de la maison-mère.Contrats d'achat d'énergie (PPA) et contrats d'offtake — Garantir des revenus (ex : hydrogène vert vendu à l'aciérie via contrat long terme) pour rassurer les prêteurs et levier pour la dette projet.Financement par tiers/ESCO — Un opérateur énergéticien installe et finance une partie des équipements (ex : efficience énergétique, récupération de chaleur), et se rémunère via les économies réalisées.Crédits carbone et CCFD (Carbon Contracts for Difference) — Des mécanismes publics qui complètent le prix de la tonne carbone évitée, améliorant la rentabilité du projet.Royalty financing et financement par revenus — Investisseurs fournissent du capital en échange d’un % des revenus futurs liés au projet ; pas d’actions émises.Leasing d’équipements — Pour capex lourds (électrolyseurs Nel, compresseurs Linde, four électriques Siemens/Thyssenkrupp), le leasing conserve la trésorerie et n'entraîne pas de dilution.Subventions et aides publiques — Horizon Europe, fonds nationaux et régionaux, mécanismes de soutien à la hydrogenisation ou au CCS.Exemples concrets et combos efficaces
Je me réfère souvent à des initiatives réelles pour illustrer ce que j'avance. Le projet HYBRIT (SSAB, LKAB, Vattenfall) en Suède montre la force d'un consortium où chaque acteur conserve son statut tout en partageant risques et investissement. Ces consortiums utilisent fonds propres ciblés, subventions et dettes structurées.
Dans un autre registre, ArcelorMittal a combiné émission d'obligations vertes et prêts bancaires pour financer des upgrades. Thyssenkrupp a cherché des partenariats industriels pour développer des procédés d'hydrogène sans dilution massive.
Structurer la dette sans fragiliser le bilan
Le principal défi est d'éviter d'alourdir un bilan déjà sensible. Voici des approches pratiques :
Séparer juridiquement le projet — Créer une SPV (special purpose vehicle) pour le projet hydrogène ou CCS. La SPV contracte la dette et les prêteurs sont remboursés sur les flux dédiés (PPA, revenus de la vente d'hydrogène), limitant l'impact sur la maison-mère.Utiliser des garanties publiques — Les garanties publiques réduisent le taux exigé par les prêteurs et peuvent lever la barrière initiale.Privilégier la dette longue — Échelonner les remboursements sur 10–20 ans quand la nature du projet le permet (p.ex. captage stocké).Comment convaincre les investisseurs créanciers
Pour attirer dette et obligations sans dilution, il faut construire un dossier solide : modélisation cash-flow précise, preuves techniques (offtake, fournisseurs comme Siemens Energy, Nel, Air Liquide), garanties commerciales (PPA), et une stratégie de réduction de risque (assurances, O&M par tiers).
Je recommande aussi d'articuler clairement les KPIs : intensité carbone réduite, coût par tonne CO2 évitée, TCO (total cost of ownership) sur 10–20 ans, et sensibilité aux prix de l'énergie. Les prêteurs veulent voir des scénarios robustes, pas seulement l'idéologie verte.
Risques et moyens de les mitiger
Décarboner une aciérie implique risques techniques, réglementaires et de marché. Voici ce que j'applique systématiquement :
Garantie de performance — Contrats avec EPC et fournisseurs incluant des garanties de performance et des pénalités.Assurances projet — Couverture construction et exploitation, y compris risques technologiques émergents.Step-in rights et clauses de sauvegarde — Dans les contrats de financement, prévoir des droits de substitution en cas de défaillance d'un partenaire.Phasage des investissements — Pilotes et scale-up progressif pour limiter l'exposition initiale.Indicateurs à suivre pour décider du mix
Avant d'arrêter une structure, j'analyse :
Coût moyen pondéré du capital (WACC) cibleTemps de retour sur investissement (payback) et VANImpact sur ratio d’endettement et covenants bancairesDisponibilité des subventions et fenêtre réglementaire (par ex. mécanismes européens)Flexibilité opérationnelle et risque technologiqueQuelques recommandations pratiques
Si j'étais directeur financier d'une aciérie aujourd'hui, voici l'ordre d'action que je prioriserais :
Cartographier les besoins CAPEX par projet (hydrogène, électricité, CCS).Structurer chaque projet via une SPV et négocier des offtakes long terme.Rechercher des subventions et garanties publiques en simultané avec l'appel aux banques commerciales.Lancer une émission d’obligations vertes si la taille du projet le justifie et que la notation le permet.Explorer le leasing / EPC financé pour équipements critiques afin d'étaler les dépenses.Conserver une réserve de trésorerie et prévoir un plan B en cas de retard réglementaire.La transition est coûteuse mais impossible sans créativité financière. Le bon mix dépend beaucoup du contexte: taille de l’aciérie, solidité du bilan, appétit pour le risque des actionnaires, et cadre réglementaire national. En combinant dette verte, project finance, subventions et contrats long terme, il est tout à fait possible de décarboner une aciérie tout en gardant la main sur l'actionnariat — à condition d'une stratégie structurée et d'une exécution rigoureuse.